La nature indécise

Ils jouaient à l’harmonium pour accompagner les messes. Sakrew s’y mettait les samedis et Ilivan les dimanches. Physiquement les Régnier se ressemblaient. Ils avaient une drôle de touche. Leur tête sur le dessus avait légèrement tendance à devenir pointue vers le sommet un peu comme un oignon, s’amenuisant déjà depuis le front. Les frères Régnier avaient des cheveux roux coupés court avec une raie bien dessinée sur le côté. Ils portaient des casquettes à carreaux. Leurs visages étaient sévères. On remarquait les yeux sombres et doux de café crème : une marque de famille dont le père s’enorgueillissait. Le plus jeune avait des lunettes sinon n’y voyait goutte.

On les voyait souvent avec des jeans et des chemises à carreaux mais ils s’endimanchaient pour se rendre à l’église. Ilivan transmettait ses habits à son jeune frère au fur et à mesure qu’ils devenaient trop petits pour lui. Ce qui fait que parfois Sakrew avait l’air de flotter dans d’immenses vêtements, vêtu de capes et de toges. Ilivan et Sakrew étaient comme chien et chat. Ilivan surtout accablait Sakrew de reproches. Il le cherchait. L’accusant de gâter les poireaux. De ne pas savoir correctement reculer la remorque du tracteur dans la grange avec les pommes de terre sans tout flanquer par terre. De négliger le sarclage. D’être paresseux comme un chat et glouton comme un rat.

Sakrew pourtant ne ménageait pas sa peine. Il préférait se taire quand il entendait rouspéter son frère. Il se disait  : « J’aime travailler en silence ». Parfois il explosait et ça faisait du vilain. Tout le monde se souvient d’un Sakrew à son aise dans les champs. Hors de la ferme il paraissait falot et ne valait rien. Aucun des Régnier n’a été bon à l‘école. Aucun plus tard ne prendra de congés. Seul Ilivan, un beau jour, quittera la ferme définitivement. Partant sur un coup de tête comme sur un coup de dé.

Je ne sais pas qui leur a appris la musique. Ils accompagnaient indifféremment les mornes rythmes de messes rabâchés semaine après semaine. Nul ne saura jamais si leur musique était agréable aux divines Oreilles.

Penchés la semaine vers le sol et la terre sombre et collante, ingrate ou sèche. Penchés vers le clavier de leur instrument les dimanches à l’église, les Régnier évitaient de lever ostensiblement les yeux vers ce sacré qui gravitait là-haut. Cela eut été une vaine perte de temps. Ils regardaient le crucifix craintivement, comme s’il allait choir à l’instant sur leurs têtes pointues. À trop lever le nez à la lumière vive des puissants on était sûr et certain de s’égarer parmi les cotonneux nuages et mieux valait par avance étouffer la chandelle de son fantasque caprice. Paysan, on sait que la sueur retombe sur le nez des songe-creux en picotant les yeux. Et puis la forte lumière aveugle les prétentieux. Certains aiment finasser. Philosopher. C’est des trucs qui selon moi n’auraient même pas lieu d’être.

            Ainsi ils eussent perdu le fil de leur partition. « On n’est rien » disaient les Régnier qui ainsi achevaient leurs phrases lors des maigres conversations entamées au hasard des rencontres de voisinage. C’était de la poussière trouvée en travers du chemin, jetée au visage de l’interlocuteur pour abréger son flux. Du bavard qui met à la torture. Du penseur immodeste. De celui au bourg qui tient petit commerce. De l’étranger. Du poète autoproclamé et aviné les soirs de juin chez Remplumé. Du chanteur à la télévision. L’abondance n’est pas de ce monde. Il faut avoir du temps pour penser. L’arbre du savoir on verra ça plus tard, à tête reposée, quand tout souffle nous aura quitté et que par la vermine notre squelette aura été proprement nettoyé de toutes ses impuretés. On aura tout loisir alors pour penser à tes histoires. La terre ingrate ici-bas fait bien mal aux viscères. C’est assez bien assez comme ça. On n’est rien. Même pas la peine d’en discuter. Circulez.

            Il étaient accaparés par les tâches agricoles. Ils étaient accablés par leur tyran de père. Ça envisageait les semis. Les foins. Les dépenses et le soin accordés aux bestiaux. Le dos qui commence à lancer dès la trentaine. Le fermage. Les impayés. Le vétérinaire. Un jour les Régnier attendaient la pluie. Priant pour qu’elle survienne enfin. Un autre jour s’impatientaient du soleil après des mois d’intempéries. Vivant sous ce rapport comme des amoureux transis de jour comme de nuit. Surveillant les blés arrivés à maturité et qu’il faudra bientôt rentrer. Œuvrant dans la nature avec inquiétude, un clou chassant l’autre. C’était là au fond la seule puissance spirituelle qui emplissait ces têtes de résolues réflexions. Ils craignaient par-dessus tout cette capricieuse. J’ai nommé la nature indécise.