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Chant & Déchant

Hé paysan ! Le monde des puissants s’élève loin au-dessus de toi. Des seigneurs richement vêtus te toisent avec amusement par-delà les nuages. Leurs dames sont des princesses ailées. Ils sont escortés de gens armés d’épées et de boucliers d’acier montés sur de blancs destriers caparaçonnés. Les clercs brandissent devant toi les livres sacrés, ornés de mille enluminures pour t’édifier et éclairer ton chemin dans l’ouvrage et la prière. Dans les marges du psautier se repose un lièvre en son gite, dormant paisiblement. Cette nuit pourtant il tapait fort de son sabot sur le plancher de son terrier quand chantaient ensemble les frères Régnier. On peut aussi voir ici des âmes souriantes aux longs doigts blancs posés sur les lèvres enjoignant au silence. Là dans la forêt représentée des chasseurs forcent le sanglier. C’est bientôt la curée.

Paysan
À ta fourche
File à l’ouvrage
Fais toi violence
***

Les deux Régnier n’étaient pas du même bois sculptés. Face à l’inconnu, Ilivan prenait les devants, se comportant comme un chef quand Sakrew restait deux pas derrière. Le petit se méfiait de tout. Toujours aux aguets. Inquiet. Ils avaient pour habitude de se promener ensemble entre Reboire et Repleu les dimanches après-midi dans les bois sacrés d’Outremerlin, fort prisés, où les cyprès géants dispensent aux jours chauds de l’été une bienfaisante fraîcheur tandis qu’en hiver l’alignement des larges troncs protecteurs abritent le promeneur des franches morsures de la pluie et du vent méchant.


Les dimanches en ce temps-là on ne travaillait guère. À la rencontre du promeneur venant en sens inverse Ilivan se montrait toujours affable et souriant, saluant son prochain d’un aimable bonjour. Sakrew en revanche ne prenait guère de gant. Il ne manquait pas de dévisager effrontément l’inconnu lui témoignant une franche hostilité. Son regard d’acier était froid et menaçant. Il faisait une bouche en cul de poule et crachait devant l’autre, abasourdi.


C’était d’autant plus désagréable que le sourire d’Ilivan apparu l’instant d’avant comme un mirage faisait encore effet, ayant pris place dans votre tête parmi l’innocente collection des sensations légères et fugaces qui germent spontanément lors d’une quelconque promenade champêtre. C’est comme si un sourire avait pu faire croire au corps — mis en train et réchauffé par la marche — à la radieuse arrivée du printemps or voilà que patatras vous vous retrouviez contre toute attente pris à nouveau dans la tourmente hivernale de l’hiver dernier. Les visages humains peuvent sans glaise pétrir des promesses rien que par ces gestes que nous portons sur la figure comme en bandoulière. Nous exécutons de toute pièce, un peu comme au cirque une compagnie de singes, des acrobaties silencieuses où le danger menace mais où la joie occurrente réjouira tout autant ainsi que l’invraisemblance. Nous nous exerçons à créer et interpréter tour à tour ces bondissantes balles jetées alentour. À jouer de leurs suspens et du temps qui se fige en l’air sur nos visages caoutchouteux. Des jeux de symétries s’accomplissent géométriquement. Les balles restent suspendues et les joueurs partis depuis longtemps. On en conserve la trace précieuse : ce sont d’éphémères œuvres d’art dans les musées de nos pensées.


Sakrew lançait sur les passants rencontrés des yeux noirs pareils à deux fourches acérées. C’est l’audace des timides. D’un feu, le promeneur se repassait mentalement après le sourire de l’ainé puis la grimace du cadet. Il finissait par conclure, rassérénant son pas de nouveau d’allégresse à cette pensée, qu’une complicité secrète les unissait. Il avait bien reconnu un air de famille. Ces deux-là étaient des frères. Nommons cela fraternité : on en serait exclu. Où cependant allaient-ils marcher ensemble les dimanches après-midi à la rencontre des clairières ?


Ils se retrouvaient là-bas pour ensemble chanter. Ils s’exerçaient avec force à lancer à tour de rôle leur chant tuilé dans une clairière isolée. Se tenant par les épaules comme deux naufragés, marquant simplement le rythme du pied avec régularité. Ilivan élevant au vent sa voix riante et Sakrew la sienne au contraire érayée presque larmoyante. Devant les animaux de la forêt restés cachés. Devant l’arbre rond seul et solitaire que le hibou fut un temps habitait pour mille ans. Celui que la foudre venait frapper vous savez bien l’été dernier quand la nuit depuis longtemps était tombée et que le blé fort heureusement était rentré et mis à l’abri des grêles. À l’abri des nuisibles de tout temps. Après quoi l’arbre rond devient ovale mais il n’a pas souhaité bouger. Il n’a pas déménagé. D’ailleurs ses entravantes racines l’en eussent sans doute empêché.


Dans un autre refrain Les Régnier chantaient le navire des riches marchands au loin. Louant sa candeur de paquebot, vous savez, infiniment lente sur l’horizon perché. N’ayant pas l’air d’avancer sur l’horizon marin et par là-même calculant depuis la plate mer notre temps restant à errer. Chantant en cette croisière terre et liberté. Répétant sans se lasser des couplets déjà mille fois chantés. Puis c’est l’horizon qui penche. À mesure que l’on boit du cidre. L’horizon bleu mauve et pervenche bascule et se fige en nous pour l’éternité.


Louant l’eau chaste et pure. Sermonnant les oiseaux qui répondaient des gros mots. Scandant des histoires comme au lavoir ainsi que le font les femmes quand il faut battre avec vigueur pendant des heures le linge roide et mouillé d’un bout de bois plat taillé de châtaignier. Ces tristes histoires que racontent celles, pauvresses de mères en filles, qui n’ont pas le loisir de végéter face au miroir pour admirer leurs mains gelées. Des récits de pierres placées au travers du chemin. Des embrouilles avec plus malin que soi. Des récits encourageant le coucou du printemps à s’envoler loin des talus dénudés. Des récits tourmentés comme les méandres du fleuve emberlificoté de son long cou d’oiseau maigre nourri de mille ruisseaux. Ployant sous le poids de l’eau. Rompant ivre ses digues austères pour aller plus loin juste par curiosité. Toutes voiles dehors. Terre fraichement retournée.


Nul humain n’entendait, car tout était caché, les frères Régnier se répéter d’une bouche ronde mais toujours renouvelée et bien calibrée. Transmettant l’esprit. Chantant comme se coud et se découd un gilet richement brodé noir et or avec motifs de plantes grimpantes. Se livrant à la discrète alouette volant plus haut que les cyprès géants. Le dimanche ils fuyaient les autres vivants ainsi que font les animaux sauvages ordinairement pour aller chanter, solitaires et cachés. Le cœur gros cependant. Se tenant la main comme des enracinés. L’un riant et accueillant. L’autre larmoyant et hostile. Par les épaules se soutenant d’une libre et fraternelle main depuis des milliers d’années.