benoit andro texte illustration personnages fantaisistes dans paysage

Une pomme rouge. Une pomme verte.

Timide et gêné de soi-même. Revêche. Voilà comme il était. On le croyait benêt et son frère bien plus intelligent. Quand Ilivan Régnier aurait pu être représentant de commerce ou faire carrière dans l’administration, Sakrew Régnier parlait encore comme un enfant de sept ans. Il est vrai qu’à l’école on se moquait de lui ; c’était dur et cinglant. Ho ! Rien de bien méchant ; vous savez comment sont les enfants.

            Naïf. Crédule. Il n’avait pas de répartie pour se défendre. Ouvrant le bec en grand rien ne venait. Les mots restaient coincés, faisant goulot d’étranglement. Claquant des dents. Rouge de colère cependant. Il avait mal à l’estomac. Ça bourdonnait. Avait envie de faire pipi. Ça lui brûlait le zizi. Ça lui serrait le kiki. Ça lui piquait en lui rentrant. Un peu comme s’il avait tout au-dedans des abeilles excitées par l’été. Folles enfermées dans son ventre avec tout le pollen resté dehors à rentrer. Bourdonnantes. Tournicotantes. Déboussolées et enfumées. Toute la ruche en lui venant buter de façon désordonnée comme de vibrantes balles caoutchoutées. Tout un essaim prisonnier. À ces moments, selon ses camarades écoliers, Sakrew n’avait pas l’apparence humaine alors c’était peut-être un diable. Pour sûr l’idiot du village. Le souffre-douleur des environs. C’était pas faute pourtant d’avoir de belles pensées à partager. Plus hautes encore que les cyprès géants. Beaucoup plus élevées.

            Sakrew Régnier il est vrai, en apparence, toujours s’en tenait à cette seule perspective de laborieuse et limpide évidence qui s’offre au paysan attaché à sa terre de la naissance au décès. Cette voie aride et tracée accompagnant toute existence accablée de préjugés bien encrottés. Homme de peu il était abruti par l’ouvrage. Anesthésié par lui. Occupé à survivre tout simplement et craignant le soir dans la misère de tomber au matin suivant.

            Pourtant il n’était pas le dernier à observer le monde avec des yeux bien écarquillés. À scruter derrière les apparences là où la vermine va nicher pour se faire une idée de comment tout ça c’est boutiqué. Ça le rendait pensif ces ondulations confrontées à ses interrogations, à sa propre agitation comme au seul fait de respirer. Il se comportait un peu comme un enfant en sa curieuse simplicité. En son regard inquisiteur allant et venant à la manière d’un jeune curé. C’est tout naturel au fond d’avoir envie de jouer.

            Par exemple il lui est arrivé de méditer longuement devant le fumant fumier méthodiquement retourné. En le scrutant de près il distinguait dans cette masse brune des vers annelés multicolores qui donnera plus tard — il le savait — de merveilleux papillons tendres, roses et colorés avec des reflets nacrés de papier-bonbon quand on regarde sur le côté. Il aimait aussi quand des talus débordait la jeune fougère, verte et spiralée inondant les champs ou inspecter les toiles d’araignée aux matins perlés de rosée, librement géométriques et mauves, traversées de jaune lumière matinale. Lors des nuits d’été on pouvait voir plus tard les flopées de vers luisants chaleureusement disposés à intervalles réguliers comme des signes légers. Verts comme de la menthe. C’était autant d’étoiles remarquablement placides dans le soir bleuté à s’agiter bellement dans le noir fossé. Comme un appel contemplatif à s’aventurer en pensées vers le lointain Levant. Ô rêveries éphémères et légères d’un cœur de dix-sept ans ! Parfois si inquiétantes.

            Ilivan n’y comprenait rien, l’âme fantaisiste de son frère lui était étrangère, venant fâché le trouver et lui disant tout le temps agacé de le voir se figer et s’arrêter de travailler devant les variétés naturelles : « Sakrew mon frère tu vas pas t’envoler ? ». Sakrew à la fois coriace et fragile comme l’échevelé coquelicot. Ça lui prenait des fois. Il se figeait médusé dans sa démarche en paysan peint d’angélus. Regardait. Écoutait. Frémissant. Contemplant au-dedans et à l’extérieur de lui : ces deux mondes en morceaux formant de la musique. Sa musique à lui. Symphonique. Découvrant en silence des vérités que l’amour d’une femme même ne saurait délivrer. Indifférent au frangin venu le disputer exprès et qui accourait là-bas depuis l’autre bout du champ.