Premier contact avec la mer Rouge.

De cet hiver obscur on ne voyait plus la fin. La campagne ployait noyée sous un déluge. Le moindre ruisseau surgissait en rugissant torrent. Au bas de chaque champ sa mare, large comme un étang. Les arbres étonnés avaient les pieds dans l’eau. C’est comme ça sans mentir tous les quatre ou cinq ans.

Souvent près de la Soule Joché allait roder quand de son lit elle sortait. C’était impressionnant comme l’océan venant galoper à l’intérieur des terres. Le fleuve capricieux allait carguer les granges jusqu’à chez Segalen. Dessus muni d’une voile on eut pu naviguer.

L’adolescent Joché par la mère se faisait attraper si d’aventure il rentrait les pieds trempés. Les chevilles du benêt révélait un inextinguible feu de plancher. Il était incapable de se laver les mains sans se mouiller les manches. Sachant à grand-peine nouer et dénouer ses lacets. Larguant les amarres, buvant la promenade en chaussettes à carreaux. Dadet, il longeait un territoire devenu large comme la Meuse, poings sur les hanches. Celui qu’un poète jadis décrivit alors qu’il n’avait pas quinze ans. C’était là son cousin, son frère ; un bien vilain garnement. Rappelé trop jeune à l’éternel dimanche. Mort englouti du poids de son propre génie. Il n’était même pas d’ici.

Avec Joché on aurait dit un cousin d’infortune. Il fallait les voir porter le foin à bout de fourches dressées : c’était pas les derniers à se retrousser les manches. Jamais assis. Se nourrissant de trois fois rien, de quelques roses baies imaginaires. Recueillant nectar du creux des mains. Prélevant entre les doigts et l’eau fuyante des temps passés un têtard à même la mare. Aux dires de tous c’était son portrait craché ; l’entraide en ce temps-là n’était pas un vain mot. On a gardé des photos encadrées dans le grand vaisselier brun de la salle à manger. On le voit en brassard de solennel communiant. L’œil furieux, dévisageant la haie tandis que tu parlais ce midi à propos des Régnier. Raie sur le côté. Peau-rouge bien peigné où la flaque minuscule en son vague reflet d’ivresse lui ravira l’océan révélé. Moisson de soif étanchée juste après l’ivresse reprenant ses orgies. Cochon rinçant des manches s’essuyant le gosier. Il débitait ses vers. Cloches à toutes volées sonnant même pour les enterrements.

En mer Rouge.

Un jour le fleuve était démonté comme la mer. Pour ma part j’étais à la torture et ne le suivait guère. L’autre poète s’étant hissé là-haut à force du jarret tout en haut du calvaire. Jadis léger. En surplomb. Allègre. Bien bleu. Beau. Posant orgueilleusement — pour la photographie — sur un tas rocheux avec son pantalon blanc calcaire. Stylite présomptueusement inondé de lumière il y a plus de cent ans. Ses rimes étaient sévères, chaloupant dans la fournaise et la poussière en de lointaines contrées caravanières. Comme le saumon remontant le temps de la vapeur et de la thermodynamique. Des vers volatifs au train scandé de moissonneuse batteuse résonnaient jusque tard dans la nuit vers l’aube rosée attrapant la vapeur de la future chaleur ondulante en transparente rumeur et les blés olfactifs au-dessus des chaussées. Aucun n’était pressé. Après-midi Il marchait inlassablement dans une région pas comme ici où le calcaire et la pyrite dominent. À la ferme des parents il tournera le dos, repeignant l’incolore vitrairie de nos chinoiseries transformées en pierre. Amer disait sa veuve de mère, doucement. Jeune comme un mirage. Herbe folle au sauvage ruisseau se nourrissant d’oseille et de cressons presque allongé dans l’eau. Ô subliminale image. Ici nous laisserons un marque page.

Un trou rouge au genou trahira la présence d’une pénible douleur. L’ostéosarcome réduisit sa voilure d’endolori à coups de sabre clair. Ça lui lançait dans les chairs pareil à des aiguilles comme la chaume écorche les chevilles quant au champ on va un jour après la moisson pour botteler et relever la paille ficelée. Comme on y recueille cailles et lapereaux séparés de leurs mères. C’est mille aiguilles d’argent qui vous rentreraient dedans comme un vitrail brisé. Corps morcelé il s’écriait je suis maudit. Pipe au bec fumant par-dessus les prairies comme les oasis. Longue virgule de visage sortant de sa bouche langue pendante. Tout de colère rentré. Chapeau en travers et retour vers la France. Face de zouave. Méprisant fumasse. À la fois poète et capitaine discrétionnaire. L’ange guettait derrière son patacaisse. De rien il se sera douté ayant tout deviné.

Le temps devenu désert vidait vital la gourde vermeille jusqu’à l’ultime goutte de semblables mirages dans la poussière et l’aridité. À jamais soif étanchée. Sablier vidé à l’endroit à l’envers. Comme la bouche édentée d’un jadis orgueilleux cheval chez le boucher se sent mener là-bas pour un dernier voyage. Grand escogriffe poivrot en arrière tombant ivre main et mort sur les hanches englouti parmi les nénuphars au beau milieu des mares. Prince glorieux il fut ma foi négociant et bohème. Trafiquant on l’a dit assez. Parti vers les lointains bleutés d’âpres châteaux lesté. Allant tête nue et nuque longue au soleil sec comme un coup de trique. De ce jour il négligera les muses. On ne l’entendit plus portant en son cœur, secrètement comme une fleur, l’ennuagé fardeau d’une lointaine douleur.

Dans l’entrée près du porche se tient le corbillard garni de plumets noirs. Clochemerles, persiflages et bigotes alambiquées ça fait sourire un brin. Moineau sifflote et passe ton chemin passereau. Cuistre. Maigre illettré retourne à la becquée. Il n’aura pas eu de chance. Le père disait trop rien. Une bête de somme se tenant à carreau. Passent les jours passent les ans. Après la messe le bistrot.

***
Bohémienneries
Hennissement
Ô hyènneries
Jeannerie
Jeanne-Marie
La fille de
La prairie
En crue
Te dira
Seule
La bonne aventure
***