Illustration pour texte du lendemain au jour écrit par benoit andro sur son blog

Du lendemain au jour

Le sable épandu devant la ferme restait beau tant qu’il n’était pas touché par la boue des fumiers et les travaux des champs. Ça durait pas longtemps. Jour après jour les vaches s’y soulageaient quand elles avaient bien bu. S’abandonnant sans retenue. Lâchant des bouses démesurées retombant en galettes. Les engins agricoles marquaient aussi le sol, gravant la cour de tracés embrouillés comme sur d’enneigées parcelles. La pluie lavait le sable dans ces parties creusées, portant matières et fétus devant la crèche, formant des mares. Les petits scandaleux venaient boire et s’y baigner. Ils s’ébouriffaient en bandes de malfaiteurs tapageurs et criards. Craintifs. S’envolant d’un bloc quand approchait un matou. Se dispersant à tire d’ailes dans les cyprès géants.

                Ça énervait la fermière toute cette saleté. Les chapelets de bouses. Les fientes de poules et les oiseaux chapardeurs. Même les brindilles tombées des arbres après tempête l’exaspéraient. Laudine portait à bout de bras ses débordants seaux de lait ou d’eau. Elle râlait. C’était une petite voix venue du fond du cœur. Trop à s’occuper. À balayer. À nettoyer. À traire. Les mauvaises herbes à arracher. Elle faisait des efforts pour cultiver ses fleurs. Apporter parfums et couleurs. Prendre soin et jardiner. Mettre de la gaieté dans ce capharnaüm. Disposer des bacs de géraniums rouges et mauves juste sous les fenêtres pour éloigner les guêpes. Les tomates à mûrir sur le rebord au matin, qu’on retrouvait le soir juteuses et sucrées comme d’exotiques fruits. On pouvait voir des dégradés d’hortensias bleus ou roses poser contre le mur aux ombres violacées. Le lilas voisinait avec le potager. À cet endroit où l’été se prélassent immobiles dans les anfractuosités de paresseux lézards dégustant la chaleur. Presque la buvant. On trouvait aussi des arums blancs et des pensées violettes dans les auges granitiques et sauvages creusées par les ancêtres, perchées sur les murets harcelés de lierres et de mousses verdies. Sur ces pierres des lichens s’incrustaient un peu partout faisant des taches vert-jaune même sur les surfaces exposées au soleil comme s’ils eussent été des buvards absorbant sa lumière. En fait ils attendaient la pluie.

***

                Les fermes dans ces contrées étaient bâties sur un même plan. La cuisine d’un côté aux murs repeints d’un chantant bleu marine qui lui donnait l’air tanguant d’un ivre navire. On se lavait dans un coin devant une armoire de toilette orientables à trois pans sous le regard des autres Magloar. Assez pratique pour se raser. Un minuscule néon donnait de la lumière. Le sujet aveuglé ramenait les deux miroirs latéraux vers son nez pour de chaque côté enserrer son image. Il pouvait de lui-même voir après sa face fragmentée venir se refléter, transformée, courant sur les côtés dans un bluffant effet de démultiplié. Se retrouvant la tête encadrée de triangles bleutés. Juste à côté sur un guéridon adapté trônait la rectangulaire télé.

                C’est à cet endroit kaléidoscopique que les filles Magloar se maquillaient ces soirs avant d’aller danser. Se pressant comme des égyptiennes elles enduisaient de khôl leurs fraîches paupières rosies. Se poudrant le visage devenu mat et blanc sous de longs cils battants et des joues rebondies, — signe de bonne santé —. Le regard mis en valeur s’abritait, faisant semblant des rayons d’un soleil qui n’était pas d’ici. Rapidement chaussées elles se rendaient à Bec-Ancien pour le bal. Portant des chemisiers à fleurs oranges et bleus parcourus de psychédéliques larmes. Espérant là-bas trouver un fiancé. N’ayant pas même en cela atteint leur vingtième année. De discrets chauffeurs, en effet, les attendaient dans la campagne. Ces jeunes gens — les futurs maris — sur le champ s’engouffraient en auto refermant la portière. Clac. On imaginait leurs silhouettes allongées à la lueur des phares. Les fumées des cigarettes échappées en Gauloises volutes. Les ombres étirées et les couples riant quand il faisait déjà bien noir. Joseph ne les avait pas vu partir. Chantant des chansons populaires. Buvant en chemin des bières. C’est souvent la nuit pourtant qu’on va danser. Tandis qu’on voit le franc jour, gai, certain, plein de lumière. L’auto démarrait dans la nuit. Plein phare. Il fallait rentrer avant minuit. Il faisait bon encore dans le soir.

***

                La chambre chaulée était située de l’autre côté de la maison avec son parquet ciré ; une vierge de Lourdes surveillant entrées et sorties dans la chambrée de son bon air placide. Je me souviens qu’un ruban blanc enserrait sa délicate taille. Que son habit bleu clair était couvert d’étoiles alors qu’à l’église au contraire, du moins en représentation sur le vitrail, le démon jaune tirant la langue était couvert d’écailles.

                Entre la chambre et la cuisine il y avait la salle à manger où on mangeait rarement sauf pour les familiales fêtes. C’est plutôt là que dormaient les enfants. Au milieu du logis un escalier abrupt sommeillait dans le noir. Entortillé comme un dragon. Articulé comme un crustacé trouvé entre les rochers. Il conduisait au poussiéreux grenier encombré de toiles d’araignées et de vieux sommiers aux ressorts d’acier torsadés. Le tissu rayé blanc et gris bleuté dessus s’avérait sérieusement mité. Des pommes ridées roulaient par terre jusqu’en décembre entre des sacs de jute emplis d’orge et de blé. Dire qu’ils avaient contenu autrefois du café. On lisait sur la toile différentes provenances à moitié effacées ; Brésil, Mexique ou Érythrée.

                Un soir Astin, l’aîné, s’est amusé à aller faire le poirier là-haut sur la cheminée. Je le revois très bien et j’en ressens l’effroi après toutes ces années. Pour ça depuis la cour ses sœurs étaient bouche bée. Lorelei. Iroise. Solea. Christa. Elles criaient effarouchées depuis la cour attention tu vas tomber. Enserrant le visage en leurs mains comme des vierges éplorées. Il était peintre en bâtiment ne craignant pas le vide. Vêtu de blanc. Souliers de cuir noir. Conforme à son métier. On pouvait voir là-haut sa longue silhouette étrange se renverser et basculer intégralement, se jouer de la gravitation. Sur les mains déjà près du ciel si je me souviens bien. Quinze fois sur le faitage manquant de chavirer. Ça n’est jamais arrivé. Il aimait les autos rouges et la musique populaire. Les champs de corps de garde et la musique du coin. Souriant lors des mariages avec ses cavalières. Sa chacune accompagnant son chacun. Il était brun. Dire qu’il est mort depuis longtemps.