Illustration pour texte récit "ivresse totale" écrit par benoit andro sur son blog

Ivresse totale

Un soir d’été. La chaleur de la journée n’est pas du tout retombée. Sakrew Régnier boit beaucoup, s’étourdissant de vin. Il parle fort, lui qui à jeun se montre discret et ne dit jamais rien. Pérorant. Bafouillant. Titubant. Tête à claques faisant son intéressant. Insolent tenant tête à ses parents. Il a le vin mauvais. Tournant. Virant. Inquiétant. C’est un navire harcelé par les vents. Ballotté. Ivre assurément. Bien cuit. Toupie. Débitant tout un tas d’âneries trois fois plus grosses que lui.

Sakrew s’en prend au chanteur qui passe à la télé. À la coopérative et au gouvernement. Au chat qui dort en boule au fond d’un vieux panier. Penaud. Bestiau. Rassis. Dur comme du vieux pain. Affligé de tout un tas de tics. Tressaillant. Farci. Pantelant pantin. Innocent. Le ver est dans le fruit.

Il tombe sur une vieille chaise de paille. Prostré. Hébété. Mémé dans un coin. Il peut même plus dire pain. Regard vide. Dépenaillé. Renfrogné. À la ramasse. Indécent. Les yeux cernés de suie. Un teint de saumon fumé. À la bouche un mégot sale tout de salive mouillé. Raton. Un pan de chemise lui sort du pantalon. Intelligence coupée en tranches. Saucissonnée. Il se dit assoiffé et réclame un Pernod. Sa mère bravache le prend au mot et lui tend un verre d’eau. Elle dit tout doux l’agneau, sourire en coin. Avec colère il l’envoie balader contre l’armoire de la salle à manger. Le verre se brise en tessons tranchants sur le sol cimenté. C’est un peu fort de café.

Ce mardi soir il veut aller boire sur le champ de foire. Sakrew traverse la cour et saute dans la voiture. On se croirait dans un film de gangsters américain. Direction la Baraka, chez Remplumé. T’as pas assez mis dans ton nez ? Tu t’es pas assez sucré ? Il conduit l’auto à toute blinde. Dans les haies à chaque instant il manque de s’encastrer. Il a oublié de mettre sa ceinture de sécurité. Que fait la maréchaussée ?

Porte close. À cette heure-ci la Baraka est bel et bien fermée. Le clignotant néon violet sur la devanture n’est même pas allumé. Le centre-bourg est plongé dans une complète obscurité. Les portières sont verrouillées et les autos bien garées sous les platanes assombris par la nuit sèche, poussiéreuse et grise. Des arbres on ne reconnait guère que les moignons taillés, hérissés sous un croissant de lune dessiné comme un œil féminin mi-clos, enclos de cils très beaux. Pas un gus à trainer. Pas un cerf. Pas un vilain. Pas un pékin ivre à beugler sa détresse dans le soir. Pas un rombier hagard. Pas un odorant clochard. Point de notaire atrabilaire. C’est comme ça par ici. Pour qui la nuit laisser luire les réverbères ? On croirait vivre dans un cimetière.

La mairie devant Sakrew dresse sa silhouette austère. Elle vient d’être rénovée. Encore du pognon gaspillé. A Kerflouze on pionce à poings fermés. Le petit commerçant a bel et bien sombré dans les bras de Morphée. Il ronfle bruyamment d’un blanc bonnet de nuit attifé. Madame à ses côtés en déshabillé rose a l’air d’un chérubin. Sept enfants sages et blonds sommeillent à proximité. Tout un tas d’or caché sous l’oreiller. Des avoirs pleins les armoires. Un ogre pourrait venir les dépouiller. On aura beau dire ; le bourg ne vaut pas la campagne ni leurs enfants les vaches qu’on mène au champ. Sakrew se met à méditer. Il a un besoin pressant. Tant pis pour les parterres fleuris de la municipalité.

Il a cru voir passer quelqu’un en bas chez Remplumé. C’était là-derrière, furtif comme un rat grattant. Fantomatique. Incertain. Un timide qui voudrait pas se montrer. Nymphe sortie du bain. Ombre dans la nuit noire. Lutin. Lapin. Ils sont comme ça ici : torves regards en coin. Commérages et saintes Nitouches. À la saint Michel je te mouche. Ça se croit malin.

Sakrew sur la vitrine tape comme un sourd de ses gros poings. Il dit ouvre moi bernique. Boum boum. Ratapoum. Boum. Je t’ai vu. Il dit Remplumé gros lard j’ai soif. Fais ton bouleau sagouin. Pied noir. J’ai besoin de faire le plein. Personne ne vient montrer son luisant groin et me remplir la panse. Là aussi silence notoire. Sakrew batteur déchainé dans la nuit noire. Allumé psychédélique et incantatoire. Il connaît pas sa force. Il tambourine si bien que le verre éclate soudain. Sa main droite est toute ensanglantée. Cosaque. Vaurien.

À nouveau le sang lui bat les tempes comme le fléau les blés. Le cœur lance des vibratos. Des lignes violines de bas en haut. Il voit graviter trente-six chandelles autour de sa cervelle de veau. Quasi mort presque vivant. Revenant. Déterré. Redevenu petit enfant. Il lui faudrait une menthe-pastille. C’était drôle tout à l’heure dans la moissonneuse-batteuse. Il pensait que la chaleur le coiffait. En vrai il pensait voir la chaleur sous les traits d’un coiffeur. Ça le faisait rire jaune de s’imaginer ça. Avec son blaireau le soleil vous savonnait de chaleur la nuque avant de vous saisir le nez pour vous raser. Quel original. Quel bandit de grand chemin.

Une stridente alarme s’est déclenchée. Ça résonne dans tout Kerflouze à vous glacer le sang. Ça déchire les tympans. La lumière s’allume chez Remplumé. Une à une clignotent les demeures autour du champ de foire. On voit surgir des têtes énervées. Des silhouettes mal coiffées. Des agités. Une armée de morts-vivants pas très bien réveillés. Certains notables vont nu pieds. Portant fourches et gourdins. C’est pas une heure pour réveiller les gens. Malpropre. Chacal. Saligaud.

D’un coup Sakrew est dégrisé. Tétanisé. Ma parole, par la foule il va se faire lyncher. Il monte dare-dare dans son auto. Il a beau tourner la clef ; le démarreur paraît grippé. J’espère que c’est pas la batterie ; elle vient d’être révisée. D’un coup l’épave part en embardées. Ça tousse. Il embraye. Ça roule. Sakrew rentre chez lui en quatrième vitesse. Direction la ferme par la grand-route sans demander son reste. Serrant les fesses. Passant la démultipliée. Tremblant tout le chemin comme un loup de dessin animé. Quand même on aura bien rigolé. Plus de cigarettes cependant. Une lueur à l’horizon et le coq se met à chanter.