Il avait fait chaud dans la journée. Le troupeau rentré du pré le soir restait longtemps à l’abreuvoir. Les bêtes assoiffées buvaient agglutinées. En nage. Énervées. S’agaçant mutuellement. Cornes dressées entrechoquées. Aspirant l’eau au lieu de boire. Presque la respirant. Avides. Pressées. S’étouffant. On entendait le souffle des animaux vibrer dans les mufles grossiers. Un son d’air pulsé de la gueule jusqu’à la panse.

Des bulles naissaient dans l’eau brassée devenant pétillante. On aurait dit des fées. Les larves des moustiques vrillaient dansant sous la surface, maculée d’herbes et de la saleté. Le troupeau immobile et figé buvait jusqu’à plus soif. Aux peintures de Corot la scène faisait penser, quand il peignait le bétail mené sur les sentiers traversés de sources et de ruisseaux, surplombés de gués, de pont sommaires lancés à la va-vite. Ayant peint toute sa vie en quelque bourgade de Normandie, de sombres arbres verts sous les nuages gris.

Chez les Magloar, on trouvait trois ou quatre poissons rouges dans l’abreuvoir. D’une paroissiale kermesse Christa les avait ramené. Le vermillon des écailles dans le sachet transparent se diffractant en mille reflets oranges et hachés, toutefois coupants et tranchés de lumière faisant faisceau vers le haut jusqu’à la bague rouge qui serrait le plastique gonflé d’eau pareil qu’un berlingot kaléidoscopique : on en aurait mangé. Elle les les avait gagné à la pêche à la ligne. En cet exercice Christa excellait particulièrement. Jalousée par sa grande sœur Iroise, envieuse de cette habileté.

Dans l’auge les poissons se sont acclimatés, même paniqués le soir par l’assoiffé troupeau. Nourris de tout ce qu’on pouvait trouver sur les bovines babines et qui tombaient dans l’eau : pollens, minéraux, sel, vent. Vers, larves de sauterelles et puis de coccinelles. Ils nageaient là encore après bien des années. Hélas, un froid matin d’hiver on les trouvait gelés. Je vois souvent en rêve, même encore aujourd’hui, l’abreuvoir empli de ces poissons qui croissent et puis se multiplient.

Dans le hameau les mêmes scènes pastorales se déroulaient partout strictement identiques. Avec les mêmes teintes sur la cour qui était recouverte d’une fine couche de sable que les hommes comme de l’or allait chercher au bord de l’océan. Juste à proximité on l’entendait sourdre quand le vent était bon. La mer elle-même ou sa rumeur avait l’air de meugler, faisant écho aux chuintants arbres ronds comme aux cyprès géants. Parfois s’échouait dans la cour une étoile de mer apportée par ton père. Esseulée. Venue de la dune. Dérisoire. Dure et desséchée parmi la saleté. Piétinée par la caquetante volaille. Sa vie maritime elle semblait raconter comme un vieux capitaine, accompagnée par trois galets tout ronds dont on n’avait que faire.