L’orage gronde à l’heure de la grand-messe. Les cierges couleur ivoire éclairent pauvrement l’église. On dirait qu’il va faire noir. On dirait que vient le soir. La grêle nourrie de froid comme un linge au vent s’abat et claque au beau milieu de juin, s’acharnant tambourinant avec ses bras solides.
La lourde clenche de la porte d’entrée tombe sèchement sur les retardataires. Voici qu’apparaissent et entrent ces infortunés ; Ils sont comme des soupes trempées. Ça fait sourire en douce les commères sur les bancs alignées. Parterre de chattes sournoises à l’affut du village. Oies moqueuses. Caquetantes. Promptes à grimper quatre à quatre au clocher des préjugés. Celles-là sont par ici les démons ordinaires. Après la messe ces dames s’attarderont devant les tombes aux chrysanthèmes, s’y prélassant par habitude ou par paresse sous un ciel gris zébré.
Les retardataires guettent une chaise, un banc où s’installer mais c’est bondé. Ils passent sur les côtés à pas feutrés. Les talons dans l’allée crissent comme la meule du moulin sur le dallage argenté. Ils ont du fer sous les souliers comme broyant d’aphanitiques porphyres. Blanche farine. Avoir du pain. Tel est notre souci quotidien. Nul ne va chercher plus loin.
On voit qui s’est saisi de l’eau au bénitier de kersantite la portant à son front en un point, une fois, puis à la panse une fois, puis à l’épaule, une fois encore successivement de chaque côté pour se signer dûment de la géométrique croix. Traçant comme se dessinant un corps abstrait sur son enveloppe charnelle reliée aux autres paysans. Ça défile dans l’entrée. On voit qui sont de bigotes grenouilles clapotant dans l’eau bénite. Qui se signe du bout des doigts sur le gilet brodé. Qui est meunier. Qui est notaire. Qui se vêt d’une pauvre chemise rapetassée. Qui depuis Chouer accomplissait la route à pieds traversant les champs de blé. Qui sur le silex pointu a son vieux biclou crevé. Qui de soucis a le front grevé. Qui comme Pierre se met martel en tête. Qui d’un vilain caillou sous le genou s’est blessé. Il en reste : on a beau enlever.
Qui à l’âge de vingt-cinq ans vient encore accompagnée comme mademoiselle l’hydrocéphale. Dire son pas docile dans l’ombre de sa mère. Dire la démarche dansante et légère d’un éléphanteau dans la nuit de l’esprit. Toute en boule. J’ai jamais su dire son nom. Ailleurs qu’à l’église elle n’a jamais parue avec sa très grosse tête. Dieu protège les pauvres et les infirmes. Dieu protège les faibles et les débiles. Âpre est le pain des humains.
Chacun a le dos courbé devant Monsieur le Curé. Les visages sont marqués comme de poudre blanche tant le teint hâlé va pâlissant sur les côtés là où le coiffeur a coupé. Chanter en latin ça ne rime à rien se dit Joché. C’est son intime conviction. Il est repris par sa sœur ainée pendant les homélies tandis qu’il fait le pitre et se trémousse avec envie de faire pipi. Il trouve chaque fois à s’employer en excentricités toujours inopinées. La voix est basse et le ton courroucé ; tu ne penses jamais à rien ? Joché ce poète au toit changeant. Joché ce rebelle intransigeant. Haut comme trois pommes. Ici on chante en crépuscule. Les chants s’élancent sincères et insincères mêlés — on ne fait pas la différence — vers les voutes bleutées et les étoiles dorées. Les prières trouvent seules la route vers le plafond et comme des souris passent invisiblement au travers de ses planches. La peinture dessus évoque cet ancien temps où tu n’étais pas né. Le coloris passé. Le dessin effacé. On y voit des martyrs criblés de flèches et ceux qui se sont sacrifiés représentés pour édifier.

