Une mâle assurance

Jouer avec le feu. Joché a l’impression de flotter dans la vide écorce de son père absent. De s’introduire dans la peau de cet adulte qu’il deviendra dorénavant. De calquer précisément son pas juste dans la vie derrière lui. D’être un héros encasqué flottant avec légèreté dans l’espace infini. Mais aussi un chenapan qui fouine dans les affaires des grands. Mais aussi un rôdeur sans parole et tricheur. Mais aussi un serpent ondulant dans la chambre des parents.

C’est grisant de tenir un fusil dans ses bras. On se sent grandi l’interdit bravant. Du feu Joché ressent et anticipe la puissance. Il n’ose pas toucher aux habits du chasseur cependant. Il ne saurait les remettre en ordre convenablement. Un détail trahirait. Les adultes perçoivent ces choses furtivement les flairant comme un chat la souris.

Qu’est-ce qu’un fusil sans munitions ? Les cartouches manquent à l’appel. Elles sont dissimulées quelque part dans la grande armoire. Sur les appliques cuivrées du meuble briqué on peut voir une crucifixion gravée avec Marie-Madeleine et Marie éplorées se soutenant l’une l’autre comme des pruniers penchés tout dépenaillés dans le verger. Joché croise son propre reflet défiant dans le miroir. Il sourit se saluant confiant.

Les munitions n’étaient pas bien cachées. À peine enfoncées sous les draps blancs. Il a suffi d’une main passée pour les entendre buter contre le bois de châtaignier. Maintenant Joché engage une cartouche rouge dans le cylindre droit du fusil puis une cartouche noire dans le cylindre gauche de métal tout gris. Voilà le fusil armé contre tout guerrier. Deux coups c’est amusant. Il ouvre la fenêtre de la chambre en grand. Cale soigneusement son arme d’acier sur le rebord de la croisée et vise la cime des cyprès géants. La cime des grands arbres c’est drôlement tentant. Index sur la cachette il s’apprête à tirer. Joché est un gaucher.

Les plus hautes branches bougent imperceptiblement animées par la brise. Elles s’agitent comme les petites mains d’un bébé ou les griffes crochues d’un dragon. Elles voudraient parler qu’elles ne s’y prendraient pas autrement. De tout là-haut, se dit-il en rêvassant, on peut voir à l’horizon la barre bleue de l’océan planer au-dessus des champs de blé avec le ciel se confondant. Joché toise la plus haute brindille au faît de l’arbre. Du résineux il veut comme un savant déterminer son ultime élément en même temps que le plus petit constituant. L’extrémité dernière avant le ciel bleu ou la voute étoilée. Innocente. Privilégiée. Insolente et ténue. Elle fait signe à nous autres humains et nous désigne. Voilà ce qu’il faudra sacrifier. Voilà la vraie beauté. Œil gauche se refermant.

Le coup est parti. Pan. C’est la cartouche rouge. La déflagration résonne fort dans la maison. L’air tremble. Quel détonant boucan. La volaille est paniquée. Cocorico fait le coq au-dessus du fumier. Glousse le dindon comme un démon. Ça sent la résine à plein nez et la poudre brulée dans toute la maisonnée et même une fourche de tout son long s’est affalée : dans le sol du jardin gorgé d’humidité elle était pourtant bien fichée. Oui la terre est lourde cette année. C’est que de tout l’hiver pleuvoir il n’a cessé.

Christa déboule affolée dans la chambre. La télé continue de s’activer sourdement dans la salle à manger comme si de rien n’était. Un avion à réaction vient de passer le mur du son, dit Joché crânement. Les parents ne vont plus tarder à rentrer des champs. Retourne à ta télé. Retourne à ton dessin-animé. Tu ferais bien de te grouiller.