Joché est un démon

Christa est en train de regarder la télévision. Joché perçoit au loin la sourde rumeur caractéristique de voix chuintantes parvenir de la salle à manger. Sinon tout est calme dans la maison. La voie est sûre. Les parents partis aux champs. Plus d’une fois Joché s’est glissé en cachette dans leur chambre. C’est là que Joseph rassemble ses affaires de chasse, la veille des ouvertures. Joché est attiré par le fusil. Le chapeau rouge. La chemise à carreaux. La veste aux motifs bariolés de camouflage et le pantalon kaki juste un peu reprisé.

Tout est bien rangé. Le fusil disposé en travers du vieux lit de fer, nettoyé et graissé : c’était le lit de Jo quand il était petit maintenant inoccupé. La veste repassée par Laudine avec la chemise par-dessus repliée en carré et disposée avec soin sur la chaise de paille. La cartouchière décrit des boucles ondulées : vagues de cuir qui tombant au pied du lit évoquent ces algues brunes que l’océan partout vient saupoudrer sur le rivage côtier après les grandes marées. La paire de bottes sur le plancher dresse deux oreilles attentives à l’indésirable qui se faufile en ces lieux pour fouiller. Il y a le chapeau rouge aussi, avec une plume sur le côté. C’est pas ça qui protège de la pluie se dit Joché amusé.

Il s’empare de l’arme qu’il dresse à la verticale. Ainsi relevée elle est grande comme sa sœur ainée. C’est lourd tout ce métal. Nom d’un chien. On dirait qu’avec il va se mettre à danser. Il tangue comme un possédé. C’est un tango. Il ressent une tension dans la poitrine. Tout à trac. De guingois. Un frisson de ci de là. Joché se met au garde à vous. Il avance gravement dans la pénombre en jouant de sa frêle musculature. Torse bombé. Fier-à-bras. Petit gars. Clair-obscur dans la pièce au matin. Rai de lumière sur le pâle visage. Sérieux. Martial. Avec déjà cette expression sévère qu’il aura tout le temps quand il sera grand. Pour le moment Joché est prêt à exécuter les ordres que le chef voudra bien lui donner. Aujourd’hui c’est le défilé du 14 juillet sur les champs Élysées. Le plancher craque un peu sous le pas cadencé. Ça le ramène à la réalité. N’est-ce pas la voix de son père autoritaire qui roule à présent dans l’allée ? Non c’est encore la télé. Christa est hypnotisée. Peut-être endormie profondément. Une voiture démarre brutalement derrière le petit écran. Un bruit de verre brisé. Comme une lourde chaîne qu’on traine. Un fantôme. Une attente. Une succession de petites voix flutées. Des cris. Un accident. C’est un feuilleton ou un dessin-animé ? Une chanteuse de variétés avec une robe de satin blanc ? Dans les westerns les indiens ont toujours des chevaux bariolés. Ils attaquent courageusement en criant et gesticulant. Sous les balles de l’homme blanc ils tombent dans la poussière tête la première en cabriolant infiniment longtemps.