Il portait sur ses joues l’écarlate étendard des enfants campagnards

Joché Magloar c’était un gentil garçon mais de tout temps quelque chose lui brûlait à l’intérieur. On aurait dit une impatience. Un agacement. Un préjugé. Une colère en sa poitrine qui se laissait deviner, s’approchait et venait vous frotter en bas des jambes comme un greffier.

Il était tout en nerfs. Un tout-fou avec ce long corps d’oiseau maigre. On lui voyait saillir les veines. On lui voyait saillir les os et se ronger les sangs. Soufflait ébouriffé un vent sec cavalant sous la peau de carne au lieu du sang. Le feu sous la cendre si on veut : tu pouvais pas tenir la braise. Il eut fallu soi-même baisser les yeux ou devenir simili dragon. Parler un ton plus bas peut-être. C’était une tempête qui eut courbé chênes les mieux enracinés. Une tempête qui eut arraché les blanches voiles des plus hardis vaisseaux. Un froid roide repoussant le beau soleil à l’autre bout des champs comme un vulgaire roi fainéant incapable de porter le moindre seau de lait rempli sans verser la moitié à côté. Avec lui ça sentait toujours le roussi. C’était pas joli-joli tant il était sans compromis.

Il portait sur ses joues l’écarlate étendard des enfants campagnards. La colère soi-disant. Un vrai lion presque rouquin. Une figure allongée et ovale dessiné au crayon par un enfant de quatre ans. Des cheveux noirs en épis de blé raides couchés après les grêles et l’orage. Des griffes au bout des doigts au bout du temps salies de crasse en terre cuite au four tant ça paraissait incrusté. Il pouvait au besoin les sortir, le grand escogriffe. Sur son derrière les vêtements du grand-frère ou de ses sœurs aussi. De vilains godillots ni faits ni à faire. Trois chemises toujours trouées dans des tons gris foncés et verts : il se battait à la récré. À quinze ans monsieur s’enivrait de bière. À table c’était jamais bon. Des kyrielles de soucis pour sa mère. Après le régiment il devenait gendarme. Il aimait défiler. Il aimait conduire. Il aimait bricoler. Il aimait le tracteur, les moteurs, les rythmes mécaniques et le drapeau français. À vingt-cinq ans il s’est marié. Ouf la mère était soulagée car le voilà casé.

Tout jeune la chasse avait attiré Joché. Par avance il en appréciait l’ambiance et les vastes mouvements. Les récits alcoolisés au soir à la veillée. Les coups de feu qui claquent au loin. Les pétarades affolées chorégraphiques et les palmipèdes par-dessus l’étang. Les grenouilles paniquées. Les chiens gueulards à moitié fous s’enfonçant et menant surexcités dans les landes. Il voulait y aller. Pas de ça chez moi répétait Joseph. Pas de gosse dans mes pattes avant la majorité. Joché implorait : je n’irai pas me mettre entre chasseurs et gibier. Je n’irai pas me mettre en danger dans les roselières hérissées. À chaque fois son père faisait non de la tête point à la ligne car tu me fais perdre mon temps. En tant que père de famille j’ai des responsabilités. La chasse c’est pas pour les enfants. Un accident est vite arrivé. Les journaux ici chaque lundi sont noircis de ces évènements.

Joseph finissait par s’énerver. La moutarde lui montait au nez alors il ne prenait pas de gants. Joché filait en râlant : on le laissait jamais rien faire. On aurait dit un petit coq de bruyère ivre de colère. Décidément on vivait ici cinquante ans en arrière. En sortant il refermait violemment la lourde porte d’entrée qu’on entendait rudement claquer. C’était le cas de dire sortir de ses gonds. C’était la goutte d’eau. Tu plieras, démon, lançait Joseph à son fils agacé. Tu plieras tels les ajoncs dociles aux vents du printemps soufflant sur les étangs. Il y a la paille à rentrer et le fumier si tu sais pas quoi faire. Des oignons à éplucher pour la soupe de ta mère. Les poules attendent le grain et les vaches leur foin après la traite. Avec la fourche tu trouveras à te distraire quelque part dans les longères. Joché n’entendait rien guidé par la colère. Parti fumer derrière, au-delà sous les cyprès géants. Il aurait dû partir pour Siam, Aden et même en Angleterre. C’est trop tard maintenant : le temps avait filé.