À l’église pendant les chants Joché rêve parfaitement. C’est sur les murs à tout instant des projections comme chaque songe éclairé furtivement dans la lueur mobile d’un phare lancée par-dessus l’océan. Assis debout assis debout successivement une heure durant le temps est long pour un enfant. Encore un tour de la maudite horloge : l’aiguille refuse d’avancer comme un âne récalcitrant. C’est dimanche et la messe n’a pas seulement commencé. Joché hébété regarde longtemps le bout de ses souliers soigneusement cirés luire dans l’obscurité. C’est comme deux étoiles scintillantes dans la nuit cosmique et bleutée. Dire que sous ces dalles autrefois il y avait un champ, une roselière, un bois par où se perdre et aller seul ou avec sa bien-aimée. La seule tombe d’un antique romain ou d’un premier chrétien sise dans la clairière parmi de pâlottes primevères couvertes de rosée. Joché aimerait pouvoir se retourner par curiosité et voir un peu la tête des gens quand ils sont tournés vers Monsieur le Curé. Souriraient-ils ? Prendraient-ils au contraire un air grave et sévère ? Son lacet s’est défait comme par enchantement. Les fils Tangri sont à l’harmonium. L’un le samedi l’autre dimanche et fêtes.
Pourtant dans son rêve de la nuit dernière lui obéissait une famille de cyprès géants. Joché était guide et roi du bois de Loqueteau et le suivait tous ses arbrisseaux ronds et géométrisés taillés au cordeau. Au lieu de ça ici on se tient sage à l’ombre des piliers, immobile et presque sans bouger vêtu de noir comme une araignée filant des prières sous les grands arbres de pierre. Les hommes vont à droite et les femmes vont à gauche. Chacun allant se placer de part et d’autre de l’allée pour prier et psalmodier d’aigrelettes mélopées. Devant le chœur au passage génuflexant. Avec une prompte raideur les ouailles emplissent les rangs de modestes chaises alignées et reliées entre elles d’un long tasseau de bois vrillé : elles ont bon an mal an des allures de bagnards entravés.
Flotte une odeur huilée d’encens et d’humidité qui pince le nez. Sur les murs des tâches de lichens presque fluorescents couvrent les fresques à moitié effacées par le temps. Là un prince. Là un gueux. Là un connétable puis la mort en personne parée de ses os blancs. Tous ont l’air de danser. Les jeunes du bourg se retrouvent au premier rang sur des bancs ouvragés et on croirait voir s’avancer de petits monarques endimanchés. Les mêmes vont chahuter au collège dès le lendemain. En cachette iront fumer dissimulés sous les tilleuls. Sur la cour de l’école prendront Joché de haut comme un étourneau. Rien de mieux ici que les vitraux à regarder.
On peut voir là-dessus se déployer tout un cycle de la vie aux champs où une armée de paysans défrichent entre les cyprès géants. C’est tout simultanément, faisant fi des notions d’espace et de temps : semis, éclosion, récolte et maturité. Ils dégagent à la faucille une verte clairière cerclée de troncs bruns. Un grand feu fumant est allumé et sur les cendres restées grises au milieu du décor déjà croît par-dessus un grain vaillant de ce feu ardant tandis que mature puis battu et récolté au fléau le blé est porté dans les greniers par toutes ces mains de gens sur mille chevaux argentés conduits en manège dans la cour de la ferme. Les soirs ils tombent à la renverse car la tâche est trop rude. La maison est une chaumière où l’effort est rythmé. On chante des hosannas. Il y a de l’ouvrage rien que du regard à embrasser les champs. Dans un coin du vitrail un diable grimaçant dévoré de vermine est allongé dans l’herbe. Il se délecte d’une pourpre grenade ou du fruit défendu.

