Dans le souvenir certaines couleurs s’accentuent quand d’autres s’estompent. L’étang de Berxceau est pour Jo un plat paysage d’eau grisée qui sitôt intrus dans la pensée génère par-dessus lui-même une nouvelle image où son père apparait. Sous l’icône on devine encore la masse liquide de l’étang mais atténué comme au travers d’un calque où d’un papier sulfurisé rendu transparent par les graisses de la viande que Laudine parfois ramenait emballée du marché laissant paraitre des orbes sanguinolentes sur les bords. Jo peut assister au souvenir reconstitué de cet hiver-là fait de verts fades et de sombres bleutés et distinguer surtout les traits carrés du patriarche, remodelés et roidis par la bise, parcourant d’un pas prudent les roseaux frémissants et transis du modeste étang. Le souffle respiratoire même est retenu et suspendu car il s’agit de surprendre les canards et de calmer les chiens impatients et bruyants. C’est comme si le souvenir pour repeindre un trou d’eau fréquenté d’ordinaire par les seuls palmipèdes et trois batraciens crève-la-faim s’était assisté d’un logiciel de traitement d’images afin de fondre ensemble figure et fond.
De Berxceau dans un nouvel accord apparait l’atmosphère, le lieu jaune et la couleur mauve retouchée sans bavure. La teinte jouée et reflétée dans l’eau se maintient grise et grognonne mais le ciel devenant bleu se découvre au-dessus de l’acier des deux longs cylindres prolongeant le fût du fusil fermement empoigné car toujours le chasseur se tient sur le qui-vive. Les nuages se desserrent les coudes dans les lointains ; leurs formes gris de Payne donne encore plus à l’hiver de mauvaises pensées d’humidité et de précipitations à infliger aux humains. Joseph indifférent avec la cartouchière et la vieille veste de chasse avance dans l’eau et la vase jusqu’à mi-botte sans faire de bruit. Ces fameuses bottes vertes en caoutchouc qui couvrent entièrement le mollet et servent également aux travaux des champs. Cette vieille veste de chasse avec sa poche gibecière au niveau des reins d’où plus d’une fois Jo a vu dépasser la tête d’un ou de plusieurs lapins estourbis ou autres lagomorphes quand Joseph rentrait le soir à la maison et que la nuit tombait.
C’est marrant cette image du paternel flottant au-dessus de l’étang. Longeant silencieusement la rive. Glissant longuement comme un spectre sur les eaux brumeuses dans le froid ramassé de l’hiver. Dissimulé par les roselières hérissées sans jamais monter dans une barque. Maintenant on ignore si voilà l’aube ou le crépuscule avec lui. Cette sensation de regarder une photo ancienne qu’on tiendrait soigneusement par les bords pour pas salir ni froisser alors que tout est dans la tête de chacun. Berxceau. C’est là que Joseph va chasser. Tout le monde sait ça. C’est son coin préféré.
Il ne ratait jamais l’ouverture, flanqué de ses trois chiens aux noms monosyllabiques : Rip, Rap, Lap. Déjà au matin ils n’y tenaient plus et ça gueulait dans tous les sens dans la cour de la ferme comme si des termajis venaient à l’instant de débouler pour tenter de refourguer leurs paniers d’osier. Alerte. Voilà les chiens joyeusement embarqués. Quel équipage. Museaux jappant et gesticulant oreilles dressées tandis que sur eux, clac, la portière du coffre se refermait d’un coup les plongeant dans le noir.

