Après le pique-nique Tudal conduisait la famille sur ces sentiers privés accessibles aux seuls moines et chacun se sentait privilégié d’être mené là par un tel guide. On accédait à la promenade par des portes situées à l’arrière de l’abbaye de Volaimbœuf et encore fallait-il franchir une clôture verrouillée d’un cadenas pour se retrouver enfin dans les bois.
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À compter de là un entrelacs de chemins forestiers se présentait à vous. Tous menaient à la mer se métamorphosant pas après pas en sentiers côtiers où la nature autour de soi ainsi que l’air qu’on respirait prenait s’amaigrissant une consistance à la fois minérale et saline. On s’imaginait que par temps froid ces lieux au cœur de l’hiver venteux pouvaient paraitre à la fois secrets et désolés si l’on s’y fut trouvé, renforçant le sentiment de solitude, âpre comme l’essentiel rocher dans le sifflement du vent mais sans effet délétère sur une âme déjà trempée par ces espaces étendus horizontalement et verticalement.
La famille progressait timidement derrière Tudal à ce rythme où chaque pas recueilli se mesure — comme en dessin et les traits successifs que le fusain dépose sur le papier — de concert avec le décompte des autres pas jusqu’ici effectués et laissés sans regret derrière soi, même ceux qui, gommés, laissent pourtant une trace visible sur le sentier granuleux de pierraille pour qui saurait — comme un indien des Amériques — lire et déchiffrer ce qu’il y a de dissimulé dans la nature. Tudal pour les Magloar était en ce sens le pasteur idéal qui de son coin connaissait chaque trou de lapin.
On avait dit à Jo de tenir sa maman par la main : il n’en faisait rien. Ce morne pas des adultes lui paraissait infiniment lent, alors il décampait en courant devant tout le monde pour explorer les bosquets et se cacher dans les haies hirsutes, avant de revenir fondre sur le groupe familial en prodiguant à chacun des manifestations de joies lors de ce retour ainsi que l’eut fait un jeune chiot. Si les adultes avaient adopté ce pas économe c’est que déjà plus d’un allait à reculons vers le dimanche soir et le réveil qui sonne trop tôt le matin. À table, un beau-frère narcoleptique s’était endormi tout à l’heure devant son verre de vin rien qu’à l’idée du lundi. Lors de la promenade les conversations s’étaient faites moins rieuses et légères ; imperceptiblement plus terre à terre. Tout rappelait que la visite à Tudal était un événement qui serait bientôt fini, à commencer par ce ciel de plus en plus chargé de désolés nuages s’enroulant sur eux-mêmes comme s’il s’agissait pour eux de se prémunir des intempéries en se recroquevillant dans leurs gris vêtements troués d’avance.
Joseph méditait. Selon sa théorie, l’océan faisait un bruit de fond continu et dérangeant. Quel raffut lors des tempêtes ! Tant qu’à pousser les pieds, rien ne valait une bonne course à travers champs pour aller changer de place aux vaches sous le joli chant des petits scandaleux. Il allait surement se mettre à pleuvoir et Joseph avait senti une première goutte d’eau s’aplatir ironiquement sur le bout de son nez. Il avait hâte de rentrer et considérait secrètement l’océan comme un espace aride et désertique, un désert d’eau tout juste bon à extraire des coquillages aux grandes marées. La main du bonhomme mécaniquement cherchait un outil quelconque en marchant pour racler mentalement telle touffe d’herbe folle qui dépassait avec hargne de l’alignement du sentier comme un fêtard décoiffé et hilare.
Les beaux-frères grognards avaient de leur côté entamé une discussion se plaignant cette année du poids de la taxe foncière. Ils avançaient somnambuliquement sur le sentier à la file indienne et Jo ainsi que les autres enfants peinaient à les dépasser en courant sur l’étroit passage. Les contournant ils manquaient de les renverser dans les à-pics entre les rochers. Tudal était perdu dans ses pensées. Il avait son air de péri en mer. Ce soir au moins il aura retrouvé ses prières.
Laudine musardait loin derrière pour composer au caprice du sentier un bouquet de fleurs des champs. Son choix se portant sans trop savoir pourquoi sur telle ou telle fleur. Le coloris probablement et la forme un peu aussi. Elle était hypnotisée et vacante. La main, en artiste, allait successivement cueillir comme téléguidée par une sûre et coquette inspiration, apportant de temps en temps une dérisoire graminée à son bouquet, une note de musique déstructurante que les autres fleurs au passage avaient l’air de remarquer : elles paraissaient s’écarter de mépris pour la mauvaise herbe quand Laudine les maintenait ensemble fermement enfermées dans son poing à la manière touchante des enfants — garçons ou filles — au point d’écrabouiller les tiges par ailleurs coupées trop haut pour pouvoir une fois rentré tenir correctement dans le vase ou même dans un verre de cantine ordinaire.
Laudine c’était la discrétion incarnée. Tudal aussi. Ils tenaient des Anaon disait-on. On répétait souvent ces paroles à Keryar en les accentuant d’un léger hochement de tête lors des conversations, que ce soit en famille ou dans les fêtes de village. Dans le cimetière devant l’église après la messe. Au bord du champ quand on croisait le voisin et qu’on donnait quelques nouvelles des conjoints. Près des fossés gorgés d’eau en hiver. En tous lieux et en toute circonstance avec fatalité et se souhaitant bonne santé avant de rentrer vite fait.

